Bleu

Bleu azur ou bleu nuit, bleu ardoise des toits de montagne, bleu pervenche des contractuelles, bleu de France des dynasties royales, bleu denim du jean, bleu Klein ou Majorelle des peintres, bleu marine de la jupe des écolières, bleu aigue-marine, saphir ou lapis-lazuli des bagues de fiançailles, bleu turquin du marbre italien, bleu canard de la Sarcelle, bleu charrette des maisons sur l’Île de Ré… Mais aussi bleu des coups, des blessures de l’âme et du corps.
La première fois, elle était arrivée un lundi matin avec un bras tuméfié, en nous disant « Je me suis précipitée pour descendre, j’ai manqué la dernière marche de l’escalier ! Enfin, cela aurait pu être bien plus grave si je n’avais pas mis les deux mains en avant pour amortir la chute… ». La deuxième fois, c’est en cherchant une casserole au fond d’un placard qu’elle s’était malencontreusement cognée contre un tiroir resté ouvert ; elle avait conclu son récit d’un « Je fais un piètre commis de cuisine » qui nous avait fait sourire. Il n’y eut jamais de troisième fois.
Elle s’appelait Marie. Elle aimait la vie. Elle avait 32 ans, deux enfants en bas âge, de longs cheveux dorés, des yeux d’un bleu profond et un rire joyeux qui illuminait nos journées. Nous n’avons rien voulu voir. Et pourtant, si nous avions planté notre regard dans le sien, nous aurions pu y déceler une lueur de terreur, d’incompréhension et de honte.
En France, comme elle, une femme décède en moyenne tous les trois jours sous les coups de son compagnon, dans la plus grande indifférence. Ne laissons plus le bleu incarner la couleur du malheur.


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