Vulgaire

À lire les blogs, forums et magazines féminins, force est de constater que la féminité entretient toujours des frontières très étroites et ambigües avec la vulgarité. Tous se font l’écho d’une quête résonnant comme un impératif catégorique pour chacune : ne PAS être vulgaire.
La vulgarité au féminin se décline au pluriel et ne manque pas d’incarnations :
– vulgaire, la marchande de poisson des frères Jacques qui harangue le passant du « elle est belle, elle est fraîche ma moule »,
– vulgaire, la cagole blonde décolorée avec les cinq centimètres réglementaires de racines noires, bouche rose au contour violet, robe panthère, la cheville au bord du dérapage sur talons rouges,
– vulgaires celles qui osèrent le pantalon, la mini-jupe, la cigarette, la pipe,
– vulgaire encore et même vecteur de corruption la participation des femmes aux Jeux Olympiques : « techniquement (…) les femmes ne seront jamais que des imitations imparfaites. Il n’y a rien à apprendre en les voyant. » (Baron Pierre de Coubertin).
Pour progresser sur ce terrain miné par les jugements moralisateurs, réprobateurs et culpabilisants, allons chercher secours du côté de l’étymologie. Le mot vient du latin vulgus désignant « le commun des hommes, la foule » et par extension ce qui est « ordinaire », « commun », « banal », « de bas étage », « manque de distinction ».
Si le vulgaire n’a pas de sexe en soi, il n’en demeure pas moins qu’appliqué à la femme, il véhicule une morale « structurante » et, comme disait Léo Ferré, le problème avec la morale c’est que c’est toujours celle de l’autre. Le mot dissimule les rapports de force qui sont au fondement même de sa violence symbolique. Il catégorise celles qui, indifférentes aux conventions morales et sociales, transgressent ce qui est culturellement institué et/ou s’emparent de territoires pour lesquels les hommes ont estimé qu’elles n’étaient point faites. Dans l’espace social, dire d’une femme qu’elle est vulgaire est l’argument ultime, l’arme fatale pour la disqualifier, voire paralyser ses revendications égalitaires et ses incursions dans les domaines d’élection de la masculinité.
Par-delà le bien et le mal, au-delà de toute morale, les dieux grecs nous rappellent dans leur infinie sagesse que la vulgarité ne plonge pas nécessairement le féminin dans l’abîme mais peut le faire advenir ou ressurgir. Ils envoient Baubô, la déesse vulgaire par excellence, une femme sans tête avec des yeux au bout des seins et à qui la vulve tient lieu de bouche, sauver l’inconsolable Demeter, déesse de la vie sur terre.
La vulgarité au féminin ne manque décidément pas d’atouts !


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